Quelques livres...

Publié le par Sandra

Contrée indienne, de Dorothy Johnson

Il faut lire de toute urgence ces dix nouvelles, chef-d'oeuvres de perfection, de cette femme incroyable, classée meilleur auteur western de tous les temps, et dont Hollywood a puisé dans son oeuvre pour en tirer ses plus grands classiques, tels que "la colline des potences", "un homme nommé Cheval" ou "l'homme qui tua Liberty Valence". Novelliste hors pair, écrivain talentueux, précurseur de l'école du Montana (elle a grandi à Whitefish et s'est éteinte à Missoula en 1984, à l'âge de 78 ans), Johnson plante son décor en quelques lignes, et va droit à l'essentiel, sans détours ni fioritures, d'une écriture brève et sèche, économe de mots, avare de descriptions. Ce qu'elle aime Dorothy, c'est l'action ! Outre son style fabuleux, elle se distingue de ses confrères par une absence totale de préjugés. Ses personnages ne sont jamais caricaturaux, pas de "mauvais" indiens ni de "gentils" cow-boys. Elle était d'ailleurs extrêmement bien documentée sur les différentes tribus et n'a jamais commis l'erreur de confondre un Crow avec un Sioux par exemple ! Véritable pionnière dans l'âme, Dorothy Johnson revendique au contraire son affection pour les "bad boys", les cow-boys solitaires, son goût pour le courage et la persévérance, et une vie librement décidée, pleinement vécue, à l'image de ces farouches tribus indiennes.

Les Indiens d'Amérique du Nord, d'Edward Curtis

Enfin les portfolios complets d'Edward Curtis, le photographe des tribus indiennes ! Une excellente idée de la part des éditions Taschen, et en français qui plus est.
Edward Curtis, à partir de 1895 et pratiquement jusqu'à sa mort, en 1952, eut à coeur de photographier les tribus indiennes d'Amérique, dans le seul espoir de sauvegarder une trace de ces civilisations. Au début de sa tâche, véritable idée folle, il partageait certains préjugés des blancs envers les Indiens, et plus particulièrement au sujet de leur spiritualité, mais ses contacts quotidiens, ses voyages et ses visites transformèrent Curtis au point de lui valoir le respect des autochtones. Deux principes importants guidaient le travail de Curtis : utiliser toutes les meilleures techniques de l'époque pour réaliser de beaux portraits, et faire en sorte que les Indiens n'apparaissent pas comme des sauvages, et surtout, gommer toute trace de civilisation. Lorsque Curtis fit ses premières photos, la plupart des tribus étaient parquées dans des réserves et perdaient peu à peu leurs caractéristiques et traditions, un vrai crève-coeur pour le photographe. Les Indiens approuvèrent d'autant plus le projet qu'ils sentaient bien que leur civilisation ne serait bientôt plus. Curtis dût même demander à certaines tribus de danser à nouveau pour fixer ces rites presque disparus. C'est une curieuse impression de contempler tous ces visages disparus, à la fois beaux et graves, et même un peu tristes. Que pensaient-ils au moment de la photo ?
Au final, un ouvrage remarquable, qui n'a jamais été égalé, et unique en son genre, à la fois ethnologique, historique et artistique. Merveilleux et indispensable pour tous ceux qui s'intéressent aux Amérindiens.

A noter qu'on peut encore le trouver chez les bouquinistes.

La réserve, de Ian Frazier

Une bien belle critique qui met l’accent sur le principal intérêt du livre, à savoir une vision des relations entre blancs et Amérindiens aujourd’hui. Car enfin, si nous n’avons que l’embarras du choix au rayon Histoire des civilisations Amérindiennes, et des différentes tribus aux USA, les auteurs sont singulièrement avares de livres traitant de la question des rapports entre les individus de nos jours (j’écarte donc les romans). Si le fossé s’élargit de façon globale, il n’en reste pas moins que certains Américains (mais combien et quelle tranche de la population ?) prônent la tolérance et la solidarité entre tous, quelle que soit la couleur de la peau. Des amitiés se nouent, certaines de façon durable, qui sont enrichissantes et permettent de mettre en lumière les différences culturelles certes mais aussi la volonté commune de bâtir une société sur des bases plus respectueuses des Amérindiens. Car la question essentielle à se poser est celle-ci : les Amérindiens finiront-ils par subir une acculturation totale dans quelques années (mais ils résistent depuis si longtemps que cela paraît peu probable), ou parviendront-ils à sauvegarder leur identité culturelle et à se faire accepter au sein de la société américaine, celle de Bush par exemple ?

Danseur d'herbe, de Susan Power

Un de mes derniers coups de coeur en matière de littérature amérindienne.
Premier roman de cette Sioux, originaire de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Nord, ce "Danseur d'herbe" est une vaste fresque qui se déroule donc dans la réserve citée plus haut, nous fait pénétrer dans l'intimité de plusieurs familles sur plusieurs générations, et dont les vies s'entremêlent.
Durant un grand pow-wow, nous faisons connaissance avec les protagonistes de cette histoire : Les Wind Soldier, Lydia et son fils Harley - dont on suit l'histoire et qui passe sa jeunesse à faire le deuil d'un père et d'un frère qu'il n'a pas eu le temps de connaître - un excellent danseur qui s'apprête à subir son initiation, les Thunder, la jeune Charlène et sa redoutable grand-mère, Mercury, une sorcière en quelque sorte, toujours entourée d'hommes et dont les mauvais sorts sont responsables de certains malheurs sur la réserve, et puis il y a aussi Franck Pipe et son grand-père, Herod Small War et la seule femme blanche de cette histoire, Jeannette McVay, mais dont le rôle sera déterminant.
Quelques aller-retours dans le passé nous permettent également de suivre Red Dress, l'ancêtre de la famille Wind Soldier, qui vécut au XIXe siècle, gardienne de la tradition orale, et qui va influer sur la vie de sa famille. Le magique et le merveilleux sont omniprésents dans ce beau roman, tout comme ils le sont dans la vie quotidienne des Amérindiens.
Il est question d'apprentissage, de spiritualité, de l'opposition au christianisme, des liens familiaux complexes, des amours morts-nés... Les femmes y ont une place d'honneur et le ton général du roman, bien que n'occultant pas les problèmes actuels que connaissent les Amérindiens, est plutôt optimiste. J'ajouterai à cela une belle écriture et un excellent style, alors à quand le prochain livre traduit en français ?

Souvenirs d'un chef Sioux, par Ours Debout

Ours debout, c’est à dire Luther Standing Bear (1868-1939), était un Indien progressiste. Fils du chef Standing Bear, Luther a connu, enfant, le mode de vie des Sioux à l’ancienne. Les grands rassemblements de saison, la vie dans les tippis, la chasse aux bisons. Bien vite, les dissensions apparaissent au sein de la grande tribu des Sioux, notamment lorsque quelques chefs, Spotted Tail entre autres, cèdent des territoires aux Blancs sans consulter leur peuple. Les hésitations à signer les traités, les départs pour les réserves indiennes, rythment la vie des derniers Indiens libres. Lorsque Standing Bear comprend que l’homme Blanc est sur le point de dominer définitivement la race indienne, il suggère à son fils de s’adapter pour survivre. C’est ainsi que le jeune garçon sera parmi les premiers écoliers indiens. C’est à l’école de Carlisle qu’il reçoit le prénom de Luther. Toute sa vie, Luther Standing Bear aura à cœur de démontrer qu’il peut être aussi intelligent, aussi travailleur qu’un Blanc. Même si son jugement sur les Blancs est lucide, il ne peut s’empêcher de les prendre un peu en modèle. En témoigne l’ambivalence de ses réflexions, son désir d’occuper certains postes, ses rapports aux Blancs… Lorsqu’il participe à la tournée européenne du Wild West Show de Bill Cody, il a même cette étrange réflexion : Luther est notamment chargé de veiller à ce que ses compagnons ne boivent pas. Un jour qu’il les surprend en état d’ébriété, il dit "nous eûmes quelques ennuis avec les Indiens" !!! Phrase assez révélatrice de son état d’esprit d’alors.

Il est content de sa grande maison, de sa batterie de cuisine, de ses beaux vêtements de blancs… et aime occuper des postes à responsabilité. Par ailleurs, l’éducation reçue à l’école ne lui permettra de passer le reste de sa vie sur les réserves de Rosebud ou Pine Ridge. Il s’exilera à Washington, puis en Californie, où il travaillera pour le cinéma…
Etait-il un traître à sa race ? Non, il souhaitait sincèrement le bonheur de son peuple, il aurait aimé en finir avec le racisme et le chômage sur les réserves, prouver que l’homme rouge valait bien le blanc, et cela était forcément tout à son honneur. Mais ce qui m’a gênée, c’est que cet homme s’éloignait peu à peu des valeurs de son peuple. Un rien, quelques réflexions, Luther s’excuse de la crédulité ou de la ferveur de ses compatriotes (par exemple, il condamne implicitement la fameuse danse des esprits qui devait annoncer le renouveau de l’identité indienne. Il ne participa d’ailleurs pas à ces cérémonies). En quelques lignes seulement il évoque le massacre de Wounded Knee, alors qu’il passe des pages à relater sa carrière au sien de différents postes, notamment dans un grand magasin.

Il annonçait déjà ces Indiens progressistes qui s’opposèrent aux traditionalistes au cours des années 1960 et 70 dans les réserves, provoquant des conflits sanglants, vendant leurs terres et leurs âmes pour une poignée de dollars. La seule différence est que Luther était réellement de bonne foi. Mais il ne se rendait absolument pas compte de ce que cela impliquait, vivre sur un pied d’égalité avec les Blancs. C’était renoncer, à plus ou moins court terme, à la culture et l’identité indienne. Luther Standing Bear, dernier grand chef des Sioux Oglala, a certainement produit un témoignage capital aussi bien sur le plan historique que sur le plan ethnologique, qui permet de mieux comprendre comment certains Indiens ont pu en arriver à composer, voire à se laisser assimiler par la culture des Blancs, dans l’espoir de vivre une vie meilleure.

Little Big Man et surtout Le Retour de Little Big Man, de Thomas Berger

Parvenu au seuil de la quarantaine, Jack Crabb se sait plus trop bien ce qu’il doit attendre de sa misérable vie. Hanté par des visions d’horreur - les massacres des Indiens - Crabb continue de s’accrocher à son idéal, l’Ouest mythique où les opportunités sont nombreuses ; ce qui ne l’empêche pas d’être extrêmement lucide sur ses semblables (sa version du règlement de compte à OK Corral en est la meilleure illustration). Mais voilà, la société américaine, y compris dans l’ouest, est en pleine mutation. Les Indiens sont parqués dans les réserves et les cow-boys sont remplacés par les hommes d’affaires (cette nouvelle race d’hommes étant personnifiée par Buffalo Bill). Jack passe d’un boulot à un autre, sans jamais être réellement à sa place. Son seul compagnon est un chien baptisé l’Ami, et la seule femme lui paraissant digne de respect, Amanda, est bien trop inaccessible pour que Jack songe à s’établir vraiment. Et pourtant, leurs chemins se croiseront plus d’une fois au fil des années jusqu’aux retrouvailles finales, lors du meurtre de Sitting Bull. Crabb, que la violence du monde n’atteint plus, est néanmoins durablement marqué par cette tragédie.

Le roman se termine d’ailleurs sur une interrogation et un constat amer voire désespéré. Moins drôle que le premier volume, "Le retour de Little Big Man" nous offre une vision désenchantée, celle d’un monde nouveau où la civilisation, telle un rouleau compresseur, a écrasé le mode de vie et les valeurs des hommes de l’Ouest, et annoncé la fin inéluctable de la civilisation indienne. Là encore, les observations de Crabb sont très pertinentes, témoin impuissant de cette volonté d’anéantir la culture indienne. La période au cours de laquelle il est traducteur dans l’une des premières écoles indiennes est certainement la plus intéressante de tout le roman. Quel contraste avec la vision de Luther Standing Bear dont j’ai lu les mémoires il y peu de temps… Bref, une suite incontestablement réussie, et une satire brillante de la société américaine.

Nous le peuple, de Serle Chapman

Si on veut comprendre un peu mieux les aspirations et les motivations des Amérindiens aujourd’hui, alors ce livre me parait indispensable. C’est un remarquable travail, une sorte de compilation de réflexions et de témoignages agrémentés de superbes photos qui nous livrent les portraits d’hommes et de femmes qui doivent lutter chaque jour pour préserver leur identité culturelle. Si l’ensemble des personnalités qui font l’objet de portraits sont connues ce n’est pas par calcul ou opportunisme mais il se trouve simplement que ces témoins oeuvrent, chacun à leur façon, pour préserver l’identité Amérindienne. Historiens, écrivains, chanteurs, acteurs et actrices, descendants d’illustres chefs, créateurs de centres culturels, représentants tribaux… tous ont à cœur de diffuser leur version, la véritable histoire de leur peuple qui souffre toujours de maintes distorsions, de raccourcis hasardeux, d’interprétations faussées dès qu’elle est évoquée par l’Amérique blanche.

Deux exemples parmi tant d’autres. C’est ce descendant d’un grand chef sioux qui ne comprend toujours pas que l’on accuse son ancêtre d’avoir trahi son peuple en signant un traité néfaste aux Indiens, parce que, pour lui, la version officielle ne correspond en rien aux faits qui se déroulés à cette époque, c’est l’actrice Tantoo Cardinal qui tente de corriger les erreurs, de gommer les clichés qui surgissent toujours inévitablement durant les tournages des films traitant "d’histoires indiennes" auxquels elle participe.

Au sein même du peuple Amérindien, les conflits et malentendus demeurent. Mépris et rancune au sujet du passé, envers les descendants de grands chefs que l’on a pu qualifier de traîtres, oppositions entre traditionalistes et progressistes dans les réserves, dissensions au sein de l’AIM (à ce sujet, lire le témoignage édifiant de Leonard Peltier)… Il y a encore bien des plaies à panser et cependant, c’est sur une note optimiste que le livre se referme. Certes, on est loin du militantisme des années 70 mais la culture Amérindienne résiste envers et contre tout, simplement parce que des hommes et des femmes refusent de capituler.

C'est enfin, et surtout, le travail de Chapman que je tiens à saluer. Essentiellement pour avoir donné la parole, sans restriction, sans modifier un mot, à toutes ces personnalités si différentes et qui n'ont pas l'habitude et l'occasion de pouvoir donner leur opinion sur le monde Amérindien. L'auteur le confesse lui-même dans son avant-propos, parmi tous ces intervenants, certains ne lui sont guère sympathiques, mais son souci d'impartialité et son désir de révéler toute la richesse des caractères, des opinions et des cultures l'ont emporté, si bien que son recueil constitue bien certainement un témoignage capital du XXIe siècle sur la lutte pour la survie de l'identité Amérindienne.


Merci à Folfaerie !

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